Qu’est-ce que la liberté de pensée et d’expression? / Une brève histoire d’une forme de question perverse

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Il me semble que malgré la mort de Dieu et le démembrement de la Vérité, l’être humain demeure loin de s’être débarrassé du dogmatisme religieux, ainsi que de l’esprit de sacrifice. Il n’y a pas de différence de nature entre les croyants en Dieu et les athées qui ont une croyance dogmatique en la science, par exemple; pas de différence de nature non plus entre les oppresseurs de la liberté individuelle et une nation qui lance des guerres au nom de la liberté individuelle. Il n’est, et ce depuis toujours dans l’histoire de la pensée, qu’un problème de définition. Et il est fascinant de constater à quel point nos problèmes et nos questionnements n’ont pratiquement pas évolué depuis le tout début de l’histoire de la pensée. C’est pour cela que la philosophie est loin d’être une discipline morte qui se contente de faire une liste chronologie des idées: la philosophie reste actuelle car ses questions les plus essentielles sont, aujourd’hui plus que jamais, toujours aussi importantes.

Qu’est-ce que la liberté de pensée ou la liberté d’expression? Qu’est-ce que le terrorisme? Qu’est-ce que la vérité? Qu’est-ce qu’être civilisé?

Je propose d’examiner une vieille habitude qu’on ne remet presque jamais en cause: la pertinence de la question “qu’est-ce que..?” En réalité, c’est la métaphysique occidentale qui nous a appris à poser la question de l’essence sous forme de “qu’est-ce que..?” Et si nous avons pris l’habitude de considérer cette question comme allant de soi, nous le devons avant tout à Socrate et à Platon. Parce que la question “qu’est-ce que..?” suppose une manière particulière de penser omniprésente dans les dialogues de Platon, dans lesquels Socrate s’obstine à rejeter toute autre forme de question. Par exemple, dans l’oeuvre Hippas Majeur, lorsque Socrate pose la question “qu’est-ce que le Beau?” et que le sophiste Hippias lui répond en citant des exemples de “ce qui est beau“, on assiste à un grand moment de l’histoire de la pensée car les répercussions politiques d’une telle confusion sont considérables. Et d’abord, parce que la supériorité de Socrate lors de ces dialogues est plus que douteuse; il ne semble jamais que sa méthode soit fructueuse: la question ne se trouve jamais résolue et le nihilisme domine la majeure partie de ces dialogues platoniciens. Sans doute est-ce une bêtise de citer ce qui est beau lorsqu’on vous demande “qu’est-ce que le beau?”, parce que la question cherche à trouver l’essence nécessaire, la substance inaltérable, la chose en soi, et non un exemple d’une chose dont la substance en question n’en serait une qualité participative. Mais ne faisons pas d’amalgames: le sophiste Hippias n’est pas un imbécile ou un enfant incapable comprendre la nuance entre les deux questions et se qui contente de répondre “qui” lorsqu’on lui demande “ce que.” Non. Le sophiste Hippias pensait plutôt que la question Qui? était la meilleure en tant que question, et qu’elle était de loin plus apte à déterminer l’essence. Demander ce qui est beau au lieu de ce qu’est le beau n’est pas une coincidence: c’est le fruit d’une méthode élaborée excluant l’existence d’une essence commune et qui nous ouvre vers un art empiriste et pluraliste. Autrement dit, poser la question qui est une entreprise dangereuse car elle mène directement à la question politique: qui est-ce qui décide? qui est-ce qui place les limites?

Prendre conscience du caractère inévitable de l’empirisme et du pluralisme, c’est se débarrasser de la croyance dogmatique en des essences éternelles intangibles. Autrement dit, c’est la prise de conscience qu’une définition de la liberté unique et valable pour tous est un mensonge. Qu’une définition du terrorisme unique et valable pour tous est un mensonge. Qu’une définition de la vérité unique et valable pour tous est un mensonge. Qu’il n’y a pas de sens, mais une pluralité de sens qui se disputent un droit au throne éphémère. Qu’au lieu de poser la question: qu’est-ce que la liberté de penser et d’expression? – une question à laquelle il nous est toujours impossible de parvenir à une définition commune et définitive, il s’agit de poser la question de loin plus intéressante, la question du point de vue, la question quiqui est libre de penser et de s’exprimer? Du point de vue de la France, il semblerait, les individus qui désirent se moquer de l’Islam sont libres de penser et de s’exprimer, mais ceux qui désirent se moquer du Sionisme ne le sont pas. Du point de vue de l’Arabie Saoudite, l’homme est libre de penser et de s’exprimer, la femme ne l’est pas. Qui est terroriste? Du point de vue des Etats-Unis, c’est le musulman fanatique d’al Qaeda. Du point de vue d’Israel, c’est le militant du Hamas. Du point de vue de la Palestine, c’est l’état d’Israel. Du point de vue des militants de gauche, c’est la politique des Etats-Unis. Qui est civilisé? Du point de vue de l’Occident, c’est évidemment le modèle de civilisation occidental qui sert de référent: le reste n’est que barbarie. Et ainsi de suite.

La prise de conscience que la Vérité n’existe pas. Qu’il n’y a pas de sens unique et radical tombé du ciel. Qu’il n’y a pas de peuple élu. Qu’il n’y a pas de vérité absolue qui serait révélée à certains et non à d’autres. Qu’il n’y a absolument rien de donné. Qu’il n’y a pas de sens de l’histoire. Qu’il n’y a pas de progrès. Qu’il n’y a pas de gentils et de méchants. Qu’il n’y a pas de bon et de mauvais. Qu’il n’y a en fin de compte que de l’interprétation. Et que toute interprétation est toujours formulée à partir d’un point de vue particulier. Que nos lois et définitions sont toujours érigées à partir d’un point de vue particulier dans l’intérêt d’un d’une catégorie d’individus particulière. C’est uniquement cette prise de conscience là seule qui permettrait d’ouvrir le dialogue afin de chercher des solutions véritables à nos problèmes: loin du dogmatisme, loin de l’aveuglement intellectuel, loin de la démagogie, loin du populisme, loin de la bêtise de la pensée, loin de l’exclusion, loin de la discrimination, loin de l’hypocrisie. Et surtout, loin du chantage émotionnel et des slogans et campagnes moralisateurs qui ne font que perpétuer le problème.

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4 thoughts on “Qu’est-ce que la liberté de pensée et d’expression? / Une brève histoire d’une forme de question perverse”

  1. Tellement rafraîchissant de te lire (dans ce style) Rabih :) ça m’avait bien manqué… et toujours aussi interpellant. Merci. <3

  2. Si, Rabih.. Tu viens de donner toi même la définition de la liberté de pensée et d’expression: C’est lorsqu’elle pourrait s’appliquer à tout sujet, et en tout lieu géographique ( même le sionisme en France )
    D’ici là, ça reste un joli contexte pour canaliser une prise de position ‘politique’.
    Merci

    R.A

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