L’Orient Le Jour / F(r)ictions / Zina et Mia (episode 8)

Un peu de vent et de pluie sème la panique. L’apocalypse. En bon mouton culturel, on lui donne même un nom, comme nos amis drama queens américains : Zina. Que notre ville redoute depuis quelques jours. Zina – décorations, en arabe, – dont les bourrasques détruisent les sapins synthétiques, guirlandes et autres boules brillantes pendues sur les réverbères. Zina, une ironie glaciale.

Je suis de retour au bureau après une semaine de congé, sous prétexte d’avoir souhaité passer du temps avec ma famille. En réalité, j’avais plutôt besoin de me ressaisir après l’enlèvement malsain dont j’ai été victime. Le lendemain de Noël, je suis monté rester pendant quelques jours chez Sami, beau gosse de confiance au double statut d’ami d’enfance et de meilleur ami. De seul ami véritable, en réalité. Je lui confiai absolument tout, jusqu’au moindre détail. Ensemble, nous avons réfléchi à un plan d’action qui garantirait ma vengeance sans faire beaucoup de bruit. Sans faire parler de moi, surtout. La jouissance de la victoire sera belle, mais la discrétion avant tout. Et j’ai hâte.

Je suis devant mon écran en train de naviguer sur mon profil Facebook lorsque je tombe sur la star de la semaine : Mia Khalifa. Je clique sur un lien pour visionner ses vidéos. Un éclair m’alerte. Le tonnerre gronde. Mon bureau tangue. Mon cœur s’arrête. Mon cœur se ressaisit. Zina est jalouse, me dis-je, et ça me fait sourire. Aucune pensée sexuelle, aucune érection depuis des jours. Un pétillement au niveau de mes pieds remonte doucement vers mes cuisses. Ma libido ressuscite après une semaine de mort – un record personnel. Mia possède un physique ingrat mais je comprends pourquoi le pays est en feu: Mia, c’est la fille du voisin qui habite encore chez ses parents, qui tous les matins grimpe dans sa Nissan Tida rouge, s’en va se poser derrière le comptoir chez Banque Byblos, compte des billets, encaisse des chèques, et tamponne des paperasses inutiles. Mia, c’est la paysanne originaire de Zahle, une prude dont le papa, chasseur de hyènes et de loups, ne veut offrir à personne. Mia, c’est la fille du village qui a été téléporté aux States sans même passer par Beyrouth d’abord. La fille à qui on n’a pas appris que toute bonne Libanaise se fait faire les sourcils et se fait raser les poils des bras, avant d’apparaître en public, avant de se prendre en photo ; surtout, avant de se faire prendre devant une caméra. Mia, c’est la fille qu’on s’imagine hurler akh au lieu de oh yes. Qu’on s’imagine en costume d’écolière du Metn au lieu d’une jupe de majorette à la Britney Spears. Mia, c’est tout le tabou de la sexualité de la femme libanaise et arabe incarné en une paire de seins disproportionnés et dégueulasses, de la cellulite qui n’a honte de rien, et qui, toute fière, nous dit tous d’aller se faire foutre. Mia, je l’aime bien, en fait.

Je suis sur le point de baisser mon froc lorsque Zina gronde de nouveau. Quelqu’un frappe à ma porte. Je referme l’écran de mon ordinateur violemment et fait semblant de chercher des papiers dans un de mes tiroirs. La jolie Liliane, junior art director, apparaît. Adam, tu es enfin de retour ! Je viens te donner ton cadeau de Noël. C’était moi, ton Secret Santa…

ShareShare on Facebook0Tweet about this on TwitterEmail this to someoneShare on LinkedIn0Share on Google+0Share on Tumblr0

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>