L’Orient Le Jour / F(r)ictions / The Night Is Young (episode final)

The night is young and so are we. A trente-cinq ans, je ne sais pas trop. C’est le premier soir du week-end bourgeois, en tout cas. On est jeudi. Vendredi, c’est pour la classe ouvrière. Il est tard dans la nuit, en tout cas. Visiblement je suis bourré. Je ne devrais pas être derrière le volant. Visiblement, je le suis. Déterminé à poursuivre une connasse. Et sa copine. Yasmina et sa copine. La gamine qui me l’avait faite à l’envers. La môme qui m’avait vidé de mon sang. Qui s’était faite prendre devant mes yeux. Qui avait adoré cela. Et moi, certain que j’étais en train de mourir. Pâle comme la mort en personne. Languissant là sur une chaise longue, pétrifié, les yeux rivés sur elle, malgré tout. Des images remontent à la surface de ma mémoire et une nausée s’empare de moi. Me prend par la gorge et s’appuis sur mon torse. L’alcool se réveille. Mon déjeuner, mon dîner, même les cacahuètes du bar. Tout ressuscite. Tout virevolte derrière ma poitrine. Un volcan dégueulasse prêt â exploser. Prêt â secouer le calme sinistre de ma voiture. Dans cette nuit de jeudi, premier soir du week-end bourgeois. Je serre les dents. Je serre les lèvres. La tempête passe.

Cela fait un bon moment que nous ne sommes plus en ville. Un ciel clair mais sans étoiles. Etrange. Le chemin champêtre sur lequel nous avançons est de plus en plus étroit. Aucune lumière sur les bords de route. Des arbres menaçants à droite. Une falaise sans fin à gauche. Une pensée me traverse l’esprit : nous sommes les deux seules véhicule sur cette colline, les filles savent qu’elles sont poursuivies, et ça n’a pas l’air de les troubler. Une pensée glaciale. Sueurs froides. Je me sens fébrile. Pourquoi n’accélèrent-elles pas ? Pourquoi ne font-elles pas demi-tour pour me tester ? Pourquoi n’essaient-elles pas de me perdre ? Je serre les muscles de mon entrejambes pour ne pas me pisser dessus. La route est maintenant si étroite que je ne peux même plus rebrousser chemin. Impossible de s’arrêter non plus, de faire marche arrière : le chemin du retour est long, les phares arrières de ma voiture sont impuissants face à l’obscurité qui m’entoure. Je continue d’avancer alors. J’ai de plus en plus froid. Je me surprends en train de marmonner une prière, pour la première fois depuis plus de vingt ans. Un peu d’espace, mon Dieu je t’en supplie, un tout peu d’espace pour que je puisse faire demi-tour. Rien. Toujours rien. On dirait même que la route se resserre. Se resserre. Puis une lueur d’espoir : une prairie.

Je ne comprends plus rien. Une dizaine de voitures sont garées au milieu de ce nul part. Des voitures neuves, belles, chères. La voiture de Yasmina fait une pause. Je m’arrête derrière elle. Le bruit du moteur s’évanouit. Simultanément, les portes de tous les autres véhicules s’ouvrent. Des hommes et des femmes apparaissent. Jeunes, beaux, bien habillés. Yasmine et son amie aussi. Toutes les têtes se tournent vers moi. Je suis paralysé. Incapable de réagir. Incapable de redémarrer. De faire demi-tour et de disparaître. Les figures avancent vers moi. Leurs yeux brillent. Une sensation de chaleur sur mes jambes. Une odeur d’urine me saisit par les narines. Je ferme les yeux et pleure. J’entends le bruit de ma porte s’ouvrir. Je sens un souffle glacial sur mon cou. Des dents acérées disparaissent sous ma peau.

ShareShare on Facebook0Tweet about this on TwitterEmail this to someoneShare on LinkedIn0Share on Google+0Share on Tumblr0

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>