L’Orient Le Jour / F(r)ictions / She Lost Control (episode 10)

Je suis assis au bar dans un pub louche de Mar Mikhael. A ma droite, Sami avale des Jameson on the rocks à la minute. Un jeune DJ danse maladroitement derrière une console électronique pendant que ses amis hipsters l’entourent, les bras levés vers le ciel, accueillant chaque nouvelle chanson avec des acclamations disproportionnées. Le DJ souris derrière ses grosses lunettes transparentes et une bouteille d’Almaza disparait, de temps en temps, derrière sa barbe raspoutinienne. Mes doigts caressent mon verre de Moscow Mule que je déguste lentement, plongé dans une réflexion existentielle de fin de soirée. Quand Sami me demande à quoi je pense je lui réponds que je ne pense à rien. Il hoche la tête et glousse. Replonge dans son whiskey. Un morceau des Killers me rappelle à l’ordre. Je me retourne pour faire un signe amical au DJ. Une jeune fille franchit la porte d’entrée et vole toute mon attention. Immédiatement. Je ne connais plus les Killers. Je ne vois plus le DJ. Je ne suis plus à Mar Mikhael. Je ne connais plus que son visage, je ne vois plus que ses yeux, je ne suis plus qu’entre ses reins. Oui, mon imagination est vaste, rapide. Mon meilleur ami l’aperçoit également. Est sur le point de me pousser du coude mais ma question l’interrompt : quelle est la première chose que tu remarques chez une fille ? Quelques secondes de silence. Ses lèvres, me dit-il. Et toi ? Je n’ai même pas besoin de réfléchir : sa chatte, bien évidemment. Et je suis très sérieux. A chaque fois que j’aperçois une femme, je scrute sa peau, la texture de sa peau, la couleur de sa peau. La forme de ses yeux. Sa silhouette. Sa structure osseuse. La générosité de sa bouche. Sa poitrine, l’espace entre ses seins. Son entrejambe. Surtout, ses chevilles. Et puis, tout se dévoile. Une image parfaite de sa chatte se dessine dans mon esprit. Je ne me trompe jamais. Il m’est déjà arrivé de convoiter des femmes qui, à priori, ne m’intéressaient pas particulièrement, et les trainer dans mon lit, rien que pour confirmer mon intuition première sur leurs chattes. Un défi personnel, un pari entre amis, peu importe. C’est un peu similaire à la pratique d’une langue : on commet inévitablement de moins en moins de fautes au fur et à mesure que l’on s’exerce. On appelle cela de l’expérience. Et Dieu sait que j’en ai.

La jeune fille commande à boire. Le barman la juge trop jeune et lui demande une pièce d’identité. Elle fait semblant de chercher dans son sac, mais nous savons tous qu’elle n’en sortira jamais rien. Encore une gamine, bordel. Le barman s’excuse et lui fait signe de sortir. Gamine. Pour cacher sa honte, elle fait semblant de prendre un appel téléphonique, se dirige vers la sortie. Je la suis. Sami n’intervient pas : il me connaît bien et a l’habitude. Des taxis s’arrêtent devant la petite qui leur fait signe de dégager. Plusieurs taxis. Et les mecs relous du samedi soir. Puis une Mercedes noire. Je reconnais la conductrice. La petite fille ouvre la porte, se glisse sur le siège à côté de Yasmina. Un élan incontrôlable me fait bondir vers ma voiture. Je ne les lâche pas du regard. Merci, embouteillage. Je démarre le moteur et m’incruste dans la file, à deux voitures d’elles. Je ne sais pas ce que je suis en train de faire, mais mon cœur bat très fort. Je les suivrai jusqu’au bout.

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