L’ORIENT LE JOUR / F(R)ICTIONS / NOEL (episode 7)

Je suis libre. Mon soulagement est tel que je refuse de penser à ce qui vient de m’arriver. Les quelques derniers jours en enfer sont refoulés. Je craquerai plus tard. Je m’énerverai plus tard. Je pleurerai plus tard. Maintenant je suis libre. Dans la rue, entouré de piétons et de voitures. Je regarde vers le ciel et ferme les yeux, le soleil d’hiver caresse mes paupières, tendrement. Une larme se forme dans le coin de mon œil. Je souris. Une date clignote au-dessus de la pharmacie du coin et le bordel autour de moi s’explique. Un bordel qui pour une fois ne m’agace pas. Ni les shoppers pressés qui se bousculent – qui me bousculent – sans s’excuser. Ni l’absurdité de joyeux chants de Noël surimposés sur une fanfare de klaxons frustrés, un concert d’engueulades enragées, une armée de visages en colère.

Pour une fois rien ne m’agace. Je regarde le monde et tout m’attriste. Le jeune homme qui vient de dépenser trois petits salaires pour impressionner les parents de sa fiancée. Et à aucun moment ne se sent révolté. Il trouve cela normal et ça m’attriste. Le père de famille jonglant entre deux temps pleins pour répondre aux caprices d’un enfant monstre, insensible, qui ne fait qu’envier ses camarades de familles plus aisées. Et tout le monde trouve cela normal. Et la mère qui fait ses emplettes par obligation – celle de rendre des cadeaux reçus qu’elle n’a jamais voulus. Qu’elle aurait préféré ne jamais recevoir. Et les employés du Burger King, portant des chapeaux de Noël, pour amuser la galerie. Qui manque de cœur. Et les serveurs de chez Zaatar W Zeit, des phrases comme I Am Happy imprimées sur leur tenues de travail, obligés de supporter des clients toute la nuit, après une soirée arrosée au Mandaloun. Et ceux du Roadster, improvisant des chorégraphies autour d’un minigâteau d’anniversaire, pendant que des étudiants ricanent méchamment. Et le petit ouvrier avec ses deux enfants sur une carcasse de scooter qui n’avance plus, presque noyé dans une flaque d’eau, à cause de la pluie d’hier. Et le mec du Starbucks de la place Sassine, les poumons pollués, subissant une leçon de professionnalisme de la part d’un businessman raté, outré de n’avoir eu qu’un seul shot d’Espresso dans son café alors qu’il en avait demandé deux.

Mais bizarrement rien de cela ne m’agace plus. Ma tristesse ne laisse place à aucun autre sentiment. Tristesse. Une exhibition de l’injustice sociale. Une tradition de la cruauté. Des cadeaux empoisonnés. Des plaintes. Des yeux en colère. Des bouches qui rugissent. Des enfants qui pleurent, qui se laissent tomber au sol, des parents qui les traînent par une manche de manteau. Je me souviens de mes propres caprices d’enfant et pense à ma mère. L’idée de la voir ce soir me réjouit. Je souris de nouveau. Nous dînerons ensemble comme nous le faisons depuis toujours. Et tout le reste disparaîtra. Et la misère du monde disparaîtra. Et toute cette tristesse qui m’enveloppe ne sera plus. Et uniquement ce soir-là, Noël aura enfin un sens véritable. De calme. De sérénité. D’amour.

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