L’ORIENT LE JOUR / F(R)ICTIONS / FLASHBACK (episode 6)

Involontairement, je pense à ma mère. Parce que ça m’apaise, sans doute. À ses yeux grands ouverts, noirs comme la nuit. Noir comme les miens. Elle me sourit. On est affalés sur une plage presque déserte, c’est une belle journée d’automne. Le soleil de midi est fier au milieu d’un azur bleu parfait. Le soleil de midi est doux, sa force s’éclipse derrière une brise bienveillante qui me caresse la peau. Des grains de sable et de sel marin s’envolent, virevoltent dans les boucles d’or de ma mère. Elle sourit. Un de ces sourires amers qui vous fendent le cœur en deux. Elle croit que je ne sais rien, croit que je ne sens rien, parce que je ne suis qu’un gamin. J’ai dix ans, et ma mère et moi sommes seuls au monde. Parce que l’été dernier nous avons tout perdu. Mon père et mon frère à cause d’un accident de voiture. Toute notre fortune à cause d’une escroquerie judiciaire, lancée par l’associé de mon père. Heureusement, ma mère a réussi à garder de quoi nous acheter un petit appartement dans les faubourgs de la ville, et de quoi veiller à ce que je termine mon éducation scolaire. Et Dieu s’occupera du reste, je l’entendais confier à ses copines, au téléphone la nuit, pendant que je faisais semblant de dormir. Ma mère ne se doute de rien, mais j’ai dix ans et je sais tout.

Ma tristesse d’enfant est vite remplacée par une haine d’adulte. Une haine envers l’associé de mon père, son soi-disant meilleur ami. Une haine envers ce même homme qui, le jour de l’enterrement, fit des avances à ma mère, accablée, faible, perdue. Envers ce monstre qu’elle a rejeté. Envers ce mégalomane qui nous a privés de tout, seulement pour la punir. Une larme coule sur la joue de ma mère. Mes dents se serrent derrière mes lèvres cousues. Ma haine augmente. Elle ne se doute de rien. Je repose ma tête sur son épaule et elle m’enlace en silence. Un infini céruléen. Un voilier qui longe la baie. Un cormoran qui s’élance dans le vide. Les boucles de ma mère qui me couvrent le visage. Une larme timide dans le coin de mon œil. Je ferme les yeux et jure vengeance. Je ne te le dis jamais, mais je t’aime. Je prendrai soin de toi. Et lui, je le détruirai.
J’ouvre les yeux. Mes mains sont libres, mes jambes aussi. J’entends des pas derrière la porte qui s’ouvre aussitôt. La femme de ménage entre. Elle me tend un verre d’eau et une banane. J’avale le tout instantanément. Je suis sur le point d’ouvrir la bouche, elle me fait signe de rester silencieux. Le jeune homme apparaît, suivi de Yasmina.

Ne pose pas de questions. Tes affaires et tes vêtements sont dans ce placard. J’ai appelé le bureau et leur ai dit que tu étais malade, tu n’auras pas à aller bosser demain. Tu es libre de partir maintenant. Inutile de te rappeler que si tu en parles à qui que ce soit, on le saura. Et on te trouvera. Je te laisse imaginer la suite. Merci encore d’avoir retrouvé la dentelle de Yasmina, elle y tient beaucoup. Et merci pour ton très généreux don. C’était délicieux.

Un clin d’œil. Ils disparaissent. Ma mère et moi. Seuls au monde.

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