L’ORIENT LE JOUR / F(R)ICTIONS / ENLEVEMENT (episode 5)

J’ai très mal dormi hier soir. Le mail que j’avais reçu n’a cessé de me tourmenter jusqu’à l’aube. Mon alarme a sonné au moment où je commençais à m’assoupir, puis l’enfer, le matin, au bureau. Les nanas qui piaillent dans l’espace cuisine, les mecs qui se pavanent comme des coqs, annonçant haut et fort les sommes gagnées aux paris sportifs de la veille. Et un rendez-vous avec un gros client de l’industrie automobile : une directrice marketing qui pendant des heures me tanne de détails sur la prestigieuse histoire et les nobles valeurs de la marque qu’elle représente. Une marque devant laquelle nous devons tous nous incliner, dit-elle. Je pense à l’homicide – elle continue de parler – puis au suicide. Puis au sinistre mail. Puis un miracle : la journée se termine. Bonnet, foulard, manteau, parapluie. En voiture, je peine à voir devant moi, les routes sont inondées, le vent rugit. J’arrive à destination – l’adresse du rdv dans le mail – et monte au sixième. La femme de ménage de Leila, ma directrice, ouvre la porte avant que je n’aie le temps de frapper. Mes genoux flanchent. Tout devient noir.
Je reprends conscience. Intolérable mal de tête. Autour de moi tout est flou, brumeux, sans forme définie. J’entends des choses, mais tout est vague, évasif, une absence de sens total. Un mal de tête et la tête qui tourne. Où suis-je ? Sa3at Sa3at de Sabah dans mes oreilles. Je tente de me ressaisir, de réorganiser mes pensées, les événements de ces quelques dernières heures. Ou plus. Je récapitule. Me rends compte que je m’étais évanoui. Je suis étrangement excité : je suis certain d’avoir rêvé de cul. Une minute passe. Des formes se manifestent lentement. La pièce est blanche, clinique, propre. Une odeur de cuivre, acide. Des gémissements entremêlés à la voix de la diva défunte. J’essaie de me lever, mais mon corps est absent. Mes poignets sont ligotés, mes pieds aussi. L’angoisse m’empoigne : je suis allongé sur un fauteuil dentaire, les jambes écartées. Je redresse la tête et les aperçois. Un homme et une femme, le teint blafard, nus ou presque, à genoux entre mes cuisses, occupés. Mon sexe est raide, vertical, veineux. Mon souffle se coupe, je me crispe. La jeune femme remarque ma prise de conscience, me dévisage, je la reconnais. Yasmina. Elle sourit, fait signe à son compagnon. Tous deux se regardent et ricanent. Ils se lèvent doucement, en unisson. Une culotte en dentelle noire cache le bas-ventre de la jeune fille. Je les suis des yeux, ils se dirigent vers ma gauche, s’arrêtent. Devant eux, un tuyau alimente un pichet transparent, reposant sur une table de marbre. Un liquide rouge. Du vin, ou du jus de canneberge. Je traque le tuyau et manque de m’évanouir. Une seringue plantée dans mon épaule me draine le corps, me vide de mon sang. Je veux hurler mais la force m’échappe, ma tête tourne toujours. Nausée. Larmes.
Le jeune homme saisit le pichet et se désaltère. Yasmina fait de même. Remet le récipient sous le tuyau. Enlève sa culotte et se positionne à quatre pattes au milieu de la pièce, à quelques pas de moi. Le jeune homme est derrière elle. Il me regarde droit dans les yeux. Je suis en sanglots. Sa3at sa3at.
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